Archives pour la catégorie Viennoiseries

Le Cercle des poètes disparus

On lit ou on écrit de la poésie non pas parce que c’est joli. On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions. La médecine, le commerce, le droit, l’industrie sont de nobles poursuites, et sont nécessaires pour assurer la vie. Mais la poésie, la beauté, l’amour, l’aventure, c’est en fait pour cela qu’on vit. Pour citer Whitman : « Ô moi ! Ô la vie ! Tant de questions qui m’assaillent sans cesse, ces interminables cortèges d’incroyants, ces cités peuplées de sots. Qu’y a-t-il de bon en cela ? Ô moi ! Ô la vie ! ». Réponse : que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le prodigieux spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Que le prodigieux spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime… Quelle sera votre rime ?

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Ceci n’est pas un suicide

J’ai lu quelque part que les femmes enceintes, quel que soit le moment et l’endroit, pensent toujours à leur bébé.
Je ne suis pas enceinte.
Je suis simplement pleine de nos souvenirs. Seuls mes yeux sont encore gros de larmes réprimées.
Je suis simplement pleine de toi, qui a su me faire naître et renaître.
Nous traversons la vie comme des fantômes, jamais vraiment présents car la pensée toujours occupée par ceux qui nous ont quittés.
Nous nous heurtons aux personnes vivantes, celles qui expirent le bonheur, comme un ivrogne se heurte aux meubles de sa maison.
La démarche chancelante, marchant sur le fil fin de la vie, nous cheminons suspendus, pendus – que dis-je, perdus – entre notre heureux passé et un futur désespéré.
Environnés par une obscurité profonde, nous nous accrochons malgré tout à cette vie, qui nous semble pourtant sans intérêt depuis la perte de nos êtres chers.
Et nous conservons nos instincts de survie, comme l’instinct maternel, qui nous poussent à continuer à aller de l’avant. À poser un pas devant l’autre. Une pensée après l’autre. Malgré tout.
Équilibristes entre la vie et la mort. Équilibristes toute notre vie, de notre naissance à notre mort.
Et un jour nous nous réveillons. Thanatonautes accomplis.
Je suis certaine que vous avez déjà vécus ces moments. Où vous aviez l’impression d’enfin rentrer dans votre corps. Alors que vous pensiez ne l’avoir jamais quitté.
La différence entre vous et moi c’est que mon corps est gâché, débauché, pourri par la dépendance. Mon ancien JE est dans mon nouveau MOI et je ne l’aime pas.
Donc ceci n’est pas un suicide. C’est une renaissance. Je meurs pour mieux vivre. Car sans Toi, sans vous, sans Moi, je ne suis plus moi.
Laissez-moi partir, pour mieux revenir. Laissez-moi partir d’ici pour mieux vous revenir.  Car je ne me suis jamais réveillée.
Je sais. J’ai peur, c’est vrai. Ça me terrifie… Quitter la vie me terrifie.
Mais je n’ai pas peur de la mort. Je sais depuis la naissance que je mourrais un jour. Car c’est tout le paradoxe de la vie. Avoir des émotions, des sentiments, se sentir vivant… « Cogito ergo sum », et lorsque je ne penserai plus je ne vivrais plus. C’est entendu.
Et les questions… Qu’y a t il après la mort ? Si c’est un Paradis, qu’est-ce que le Paradis pour moi ? Est-ce que je vis chaque journée au mieux ? Suis-je sur la bonne voie ? Qu’est-ce que la bonne voie pour moi ? Tant d’incertitudes… Vivre sans savoir quand mourir. C’est comme être à un repas de famille et ne pas savoir si on aura tous assez à manger. Puis-je remplir mon assiette à ras-bord ou dois-je me priver pour que tous aient la chance de goûter à tous les plats ?
Ne riez pas.
Non, je n’ai pas peur de mourir, car c’est ma destinée. Mais j’ai peur de quitter la vie. Je ne connais que la vie. Enlevez-moi les biens matériels, enlevez-moi les vêtements que je porte, arrachez-moi à mes proches encore vivants, il me restera encore la vie. Cogito ergo sum.
J’ai peur de quitter la seule chose qui me restera si par malheur un jour je n’ai plus rien.
Mais pour retrouver mon bonheur, je préfère avoir le malheur de quitter la vie aujourd’hui.
Adieu.
Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent.

Parenthèse. Journée mondiale des réfugiés 2016. Montréal.

Avez-vous déjà vu des étoiles dans les yeux d’un enfant ? avez-vous déjà vu les yeux d’une mère scintiller de bonheur ? avez-vous déjà vu les larmes de reconnaissance d’un être humain ?

C’était la journée mondiale des réfugiés, et on avait du soleil plein les yeux, et de la joie plein le cœur.

Un cœur peint sur sa joue, son cœur pendu à ses lèvres, elle nous a conté ses voyages, ses projets d’avenir passés, son espoir d’enfant, sa fille perdue.
La plus belle phrase qu’elle m’ait dite ? « If you want a change, you need to stand up and fight for it ».
Entendre ces paroles des lèvres d’une femme exilée, meurtrie, intellectuelle, admirable, déterminée… Je n’ai pas de mots. J’ai été touchée en plein cœur.
Elle faisait partie du personnel local d’une organisation non gouvernementale. Bilingue, elle a fait le Kenya, la Centrafrique, le Sénégal, le Tchad, l’Ouganda, entre autres. Elle a risqué sa vie dans ces pays en guerre, pour finalement se faire enlever sa fille. Et arriver au Canada. Et sa première action ? Aller au concert d’Alpha Blondy.

J’ai vu une mère syrienne parler de discrimination universelle. Elle m’a dit « Quel que soit leur pays d’origine, ils diront tous la même chose : ils veulent qu’on soient tous pareils, qu’on ait la même peau, les mêmes yeux, les mêmes vêtements mais comment ? Nous sommes tous différents, et ils ne veulent pas comprendre que c’est cette diversité qui fait notre force. »

Plus que jamais j’ai entendu la voix de Djene D. me reparler de l’ubuntu, plus que jamais j’ai compris le concept de citoyens du monde, plus que jamais je me suis sentie humaine.

C’était comme si tous ceux qui étaient là parlaient d’une même voix, d’un même Cœur, avec la même force.
Et ces personnes ont toutes un point commun. Elles ont perdu leur pays, leur voix, mais l’espoir que j’ai lu dans leurs yeux était la plus belle expression de bonheur.
Tchadiens, burundais, syriens, congolais, canadiens, français, éthiopiens… Ils dansaient tous d’un même pas, comme si il n’y avait pas de lendemain. Et c’est peut-être ça l’important. Aucun lendemain.
Si vous pensiez mourir demain, que feriez-vous ?

 

Si monter dans une embarcation de fortune avec vos enfants vous donnerait plus de chances que de rester dans une ville détruite, que feriez-vous ?

 

Si pendant un moment indéfini vous n’aviez aucun espoir de voir un autre jour se lever, que feriez-vous ?

 

Pensez-vous mourir demain ?

Je t’aime aussi.

L’amour n’est pas seulement un sentiment; c’est un art. Et comme tous les arts, l’inspiration ne lui suffit pas, il faut aussi beaucoup de travail. – Paulo Coelho

Elle laissait des traces de rouge-à-lèvres sur la porte, juste en dessous de l’œil-de-bœuf. Curieuse, elle aimait observer les faits et gestes de nos voisins. Dès qu’elle entendait des voix dans le couloir, des bruits de pas, une porte qui s’ouvrait, elle se précipitait à la porte sans faire de bruit et regardait ce qui s’y passait. Je détestais ça.
Mais maintenant c’est la porte de quelqu’un d’autre que ses belles lèvres frôlent. Ce sont toutes nos habitudes qu’elle partage désormais avec cet autre.

Je déteste ça.

Je voudrais me dire que je ne pleure plus pour toi. Et pourtant… Je pleure tous ces souvenirs qu’on ne revivra plus, toutes ces traces que tu as laissées derrière toi, toutes ces traces que tu as laissées en moi. Et je pleure mon orgueil, qui m’empêche de t’appeler pour te dire tout haut ce que mon cœur pense tout bas.

J’ai toujours cru que je n’aimais pas. Que je ne savais pas aimer. L’affection, les gestes de tendresse, c’est toi qui me les as appris avec ton sourire, tes yeux rieurs, tes mains caressantes… Mais j’ai fini par comprendre. J’aime trop. Ou plutôt, c’est toi que j’aimais trop. J’avais le cœur et le corps qui fondaient tous les matins quand je te regardais dormir. J’avais trop d’émotions en moi mais aussi trop de retenue, trop de pudeur. J’avais peur de m’abandonner à toi. C’est ce qui nous a tués à petit feu.

De plus en plus souvent tu me regardais durement, les yeux brillants de larmes. Et quand je voyais passer ces petites ombres de tristesse sur ton visage j’aurais tout donné pour te prendre dans mes bras et te rassurer. Mais je me retournais, je t’ignorais. Satané orgueil !

On m’a dit que la blessure guérirait avec le temps. Mais plus le temps passe, plus je t’aime. Tellement. Et je sais que les regrets que j’éprouve ne sont rien comparés à la douleur que tu ressentais. Je m’imagine à peine le courage qu’il t’a fallu pour remplir cette valise et me quitter pour cet autre, que tu n’aimeras jamais autant que tu m’as aimé moi.

Je ne sais pas si je trouverai la force de t’envoyer cette lettre. Cette lettre, c’est le « je t’aime aussi » que je ne t’ai jamais répondu, c’est mon orgueil couché sur le papier, c’est mon cri du cœur dans une enveloppe.  Mais je te dois au moins ça.

Pardon pour toutes ces belles choses qu’on aurait pu vivre.

Je t’aime.

“L’amour est une chose merveilleuse, miraculeuse, mais qui a ceci de commun avec le feu : il faut l’entretenir et l’alimenter.”

Âme. Âme-itié. Âme-rtume.

Notre histoire a un goût d’amertume.

Voyez-vous j’aime trop. Surtout en amitié. Pour moi, l’amitié est la forme ultime du lien avec l’Autre. Rencontrer une personne, savoir dès le premier regard que vous êtes différents des autres, tisser des liens sans même avoir à parler, deviner les émotions de l’autre, le serrer dans ses bras comme on protègerait un jeune enfant, voilà le véritable Amour.

On ne choisit pas sa famille, on choisit ses amis disent-ils ? Non, on ne choisit pas ses amis, je ne suis pas d’accord. Le cœur et l’âme s’accordent en amitié ; c’est l’ultime forme d’amour, ce ne peut pas être un simple choix. C’est l’amour à l’état pur, sans conditions. Qui peut mieux parler de haine et de trahison que celui qui a été déçu par un ami ? William Blake a d’ailleurs dit « ton amitié m’a souvent fait souffrir ; sois mon ennemi, au nom de l’amitié.« 

Et toi. Oh toi. Je t’ai perdu parce que je t’ai trop aimé. Tu m’as pris pour acquise, tu as joué avec mes sentiments. Tu savais que je serais toujours là pour toi. Moi, dont l’âme ne vit que pour ses amis. Alors tu as commencé à oublier mon existence, comme une plante devant une fenêtre. Une plante dont on se souvient uniquement quand elle meurt et qu’on se rend compte qu’elle égayait vraiment la pièce.

Ah toi. Je t’ai mis sur un piédestal tellement élevé que quand je t’ai poussé à en tomber tu as entraîné une partie de moi avec toi. Oh tu ne pouvais pas le savoir, je te comprends si bien. Tu ne l’as pas fait exprès. Ce n’est pas de ta faute.

Mais sache que je ne t’en veux pas. Tu t’es protégé de ce trop-plein d’amitié (d’amour ?) comme tu l’as pu. Pardonne-moi de t’avoir aimé comme ça. Pardonne-moi de m’avoir fait perdre le meilleur ami que tu étais. Pardonne-toi de m’avoir blessée si souvent. Pardonne-toi de m’avoir laissé me faner à l’ombre de ton dédain. Pardonne-toi, Pardonne-moi.


C’est dans un sursaut d’amertume, alors que je repensais à notre amitié perdue, que je t’écris ces quelques lignes. En espérant qu’un jour la blessure que tu as faite à mon âme se refermera d’elle-même. 

Conte et légende de baobabs

En revenant d’une promenade en pirogue sur l’un des nombreux bras de mer du Sine-Saloum nous aperçûmes, quelque part entre Ndangane et Djilor, un magnifique îlot entouré d’une épaisse couronne de palétuviers. Un unique et majestueux baobab se tenait en son centre et sa plage brillait d’une blancheur virginale. Nous ne l’aurions sans doute jamais découvert si les violents orages des jours précédents n’avaient arraché une partie des palétuviers qui l’entouraient. Nous l’accostâmes donc de bon cœur malgré cette impression que nous avions de souiller ce sable vierge.

Nous fûmes immédiatement attirés par le baobab, qui se dressait imposant et seul au milieu de cette petite île. Plus nous nous en approchions, plus nous sentions comme un battement de cœur venant de lui. Nos cœurs battaient au même rythme, nous ressentions un bien-être sans borne. Il nous parlait.

***

Une foule de mots, d’émotions et de sentiments nous ont pénétrés. Je n’étais plus moi. Je sentais ses racines pénétrer en moi, elles s’enroulaient autour de nous. J’étais lui, arbre imposant aux longues branches et feuillage clairsemé. J’étais le sable blanc qui nous entourait. J’étais chaque grain de sable de cette île. J’étais le bras de mer qui affluait tout autour des îles du Sine-Saloum. J’étais la mangrove aux milles racines.

 

Un jeune homme se tenait près de moi. Sa présence me paralysait, j’étais comme ensorcelée. Comment tant de prestance et  de charme pouvaient ainsi tenir en une seule personne ? Je n’osais le regarder. Je ne le voyais pas mais je sentais ses muscles rouler à chaque mouvement de son corps d’ébène. Je le sentais tout autour de moi, j’étais lui, il était moi. Sa voix m’a sortie de ma torpeur, une voix douce comme les galets de la pointe des almadies mais grave et virile comme… le tronc d’un baobab.

Cette voix, cet homme scandait les mots « Confusion. Suicide. Immersion. Eaux profondes. Noir sur noir. Sable fin. Absolution. Régénération. Résurrection. » Sans cesse. Au rythme de mon cœur.

 

Narcisse sérère, on a chanté ta beauté et ta virilité par-delà le Saloum. Au Sine, ce sont tes exploits guerriers qui ont faits ta renommée. On te respectait, on t’honorait. Égocentrique et égoïste, tu te nourrissais d’éloges hypocrites.

Qui aurait cru qu’un jour ton règne de guerrier empli de vanité et d’orgueil aurait un terme ? Frappé au dos par une lance ennemie, blessé et impuissant, ils t’ont traîné dans la poussière. Défiguré, Hector au corps déchiqueté, ils ne t’ont même pas laissé la satisfaction de te tuer. Vivant mais vaincu, infirme et monstrueux, tes détracteurs se sont éveillés. On chantait ta défaite et ton malheur par-delà le Saloum. Au Sine, tes cicatrices et ton infirmité sont devenus une représentation physique des défauts humains.

Narcisse sérère, tu chantais ta tristesse et tes maux au bord de la mer,  y contemplant ton reflet difforme pendant des jours et des jours.  Tu scandais des psaumes pleins de douleur. Tu criais tes anciens exploits, tes regrets, tes souffrances, ta folie.

« Ma vie se consume dans la douleur, et mes années dans les soupirs; ma force est épuisée à cause de mon iniquité, et mes os dépérissent. tous mes adversaires m’ont rendu un objet d’opprobre, de grand opprobre pour mes voisins, et de terreur pour mes amis; ceux qui me voient dehors s’enfuient loin de moi. »

Et dans un sursaut d’humilité tu as choisi de quitter la vie. La mer a entendu tes pleurs, et t’as enfin appelé. À la recherche de l’ultime absolution tu es entré dans l’eau, miroir de ton âme depuis tant d’années, et tu n’en es plus jamais ressorti.

« Confusion. Suicide. Immersion. Eaux profondes. Noir sur noir. Sable fin. Absolution. Régénération. Résurrection. »

À l’endroit où ton corps s’est finalement reposé, une île a émergé. En son centre se tenait un majestueux baobab.

***

Nous quittâmes l’île avant le coucher du soleil, au retour de la marée. Nous ne l’avons plus jamais retrouvée.

 


Dans les récits que nous laissés les anciens, nous les retrouvons au pied d’un fromager, ou à l’ombre d’un baobab. Ils se montrent aux personnes dans le besoin, et à celles au cœur corrompu, comme le leur le fût un jour.

Ces djinns, désormais fantômes du passé et relégués au rang de l’imaginaire, errent. Espérant qu’un jour les Hommes se souviendront de leurs erreurs.

Analogie

Les gens possèdent un peu l’âme de leur paysage et de leur climat. Ceux de la mer sont comme les courants et les marées. Ils vont et viennent, découvrent de multiples rivages. Leurs paroles et leurs amours imitent l’eau qui glisse entre les doigts et ne se fixent jamais. Les gens de la montagne se sont battus contre elle pour s’y installer. Une fois qu’ils l’ont conquise, ils la protègent, et celui qu’ils voient venir de loin dans la vallée risque bien d’être l’ennemi. Les gens de la colline s’observent longuement avant de se saluer. Ils s’étudient puis s’apprivoisent lentement, mais une fois la garde baissée ou la parole donnée, ils demeurent solides comme leur montagne dans leur engagement.

Gil Courtemanche – Un dimanche à la piscine à Kigali.